Ahmad, réalisateur, ère dans une Palestine absurde qu’il a finit par haïr. Il accepte par amitié, et malgré l’opportunité de partir à jamais du pays, de se mettre en quête des têtes d’affiche d’un futur et bien hypothétique Théâtre National. Quoi de plus naturel, du moins à ses yeux, au coeur une communauté dispatchée dans des camps de réfugiés jusqu’à un improbable règlement du conflit, que de demander à ces comédiens de jouer ce qu’ils sont supposés connaître le mieux : l’attente. Entretien avec le metteur en scène, Rashid Masharawi.
Rashid Masharawi, quelle relation existe entre votre long métrage Attente, présenté lors des « Giornate degli autori » cette année à Venise, et l’installation vidéo intitulée également Attente que vous avez présenté en 2002 à la « Documenta », quadriennale d’art contemporain de Kassel ?
Cette relation est très forte. Toute l’idée d’Attente, le long métrage, est sortie de ce court métrage de 15mn comme d’une esquisse expérimentale qui se serait étoffée d’une histoire et d’un drame. Dans le premier film des comédiens passaient devant la caméra comme pour un casting. La contrainte était de « jouer l’attente ». Mais que voulait dire jouer l’attente, que voulait dire être un bon ou un mauvais comédien en Palestine ? C’est cette question qui est de nouveau au centre du long métrage.
L’art est un moyen facile et pratique de questionner une situation politique, de mélanger les lieux et les cultures, sous un angle moins politique que culturel. Le cinéma, lui, permet aux palestiniens des différentes communautés de se rencontrer. Au travers du cinéma je crois qu’il est possible de poser d’avantage de questions qu’au travers de la télévision, du reportage, ou de la politique.
Attente est un film hybride, qui mélange dans le creuset d’une comédie dramatique des prises de casting en DV, des passages de réel brut saisis dans les manifestations…
Attente est une sorte de « making of ». Mes personnages sont un caméraman, une journaliste, un réalisateur, qui mènent à bien leur propre projet celui, théoriquement, de recruter pour le futur Théâtre National les meilleurs comédiens palestiniens. L’impression à l’intérieur de l’impression, si l’on peut dire, est qu’eux aussi sont tiraillés entre ce film à faire et leur propre histoire, les relations qui se nouent entre eux. J’ai appréhendé le tournage d’Attente comme le récit d’une expérience, faire avec le cinéma une chose que l’on ne peut connaître qu’une fois achevée, une sorte de work in progress.
Vous naviguez des galeries aux écrans, vous passez aussi de la fiction au documentaire. Comment appréhendez vous cette circulation ?
Mon parcours a commencé par la peinture, la sculpture. J’ai exercé en tant qu’art designer également, mais ma vision du long métrage de fiction n’est pas celle d’un réalisateur qui après un court métrage verrait plus grand, en passant au long, puis n’envisagerait plus que ce mode de réalisation. Je choisi librement mes projets Ils font parfois 15mn, parfois 3, c’est parfois un documentaire, une expérimentation, un long métrage… Ticket to Jerusalem en 2002 était dans cet entre deux du documentaire et de la fiction ; puis le projet qui a suivi la venue de Haïfa à Cannes était un projet expérimental de 5mn.
Cet éclatement de votre travail entre plusieurs formats, le reliez-vous à la question de vos origines ?
Oui. Sans doute cela a-t-il un lien avec le fait d’être un réalisateur palestinien sous occupation israélienne, essayant à la fois de faire son travail, de l’art, et de parler aussi de notre situation.
La majeure partie de mes travaux traite de la question politique en Palestine, mais j’ai malgré tout le sentiment que les galeries et les rassemblements d’art contemporain ont fait appel à moi moins comme à un réalisateur palestinien que comme à un réalisateur à part entière.
Votre personnage principal est très ironique face à ce projet (imaginaire) de « Théâtre National Palestinien », un Théâtre National pour une nation qui n’existe pas, et dénonce les financements européens.
C’est que la cause palestinienne défendue par l’Europe n’a pour nous aucune valeur. Nous n’avons pas le sentiment d’être soutenus pour que nous puissions à terme maîtriser notre destin, mais de l’être parce que c’est « à l’ordre du jour ».
Si on nous aide à financer une télévision ou une radio par exemple, et qu’un jour Israël bombarde ces installations, il suffit alors pour eux de nous supporter à nouveau pour reconstruire tout ça. La question ne serait-elle pas d’avantage de construire la nation palestinienne ? C’est politique, chacun veut être moralement sauf en faisant quelque chose. Alors ils nous aident à bâtir un aéroport, puis lorsque Israël bombarde cet aéroport construit avec l’argent européen, l’Europe ne dit pas un mot. Idem pour le port de Gaza, bombardé - plus rien - puis remis en chantier. Ils ne nous aident que parce que nous figurons dans leur agenda…
L’absurde colore beaucoup des situations que vous représentez.
Quand on traite de ce genre de situations absurdes le traitement ironique surgit de lui même. A mon avis l’histoire des palestiniens, l’occupation, toutes ces choses ont été racontées bien des fois, portées à la connaissance des gens par des documentaires, par les journaux télévisés aussi. Ce n’est pas pour autant à mon sens que l’on sait ce qui se passe concrètement, que l’on prend la mesure du problème. Je crois que l’absurde, toutes situations traitées par l’ironie dans le film peuvent aider les gens à mieux comprendre l’histoire palestinienne, d’un autre point de vue.
Le personnage du caméraman est issu d’une famille de martyrs. Est-ce pour représenter le passage à la guerre des images ?
C’est d’avantage pour moi le moyen de critiquer comment les palestiniens font du cinéma. Deux de ses frères sont en prison, et son oncle est mort en martyr : si vous cherchez un bon opérateur, un maître, on vous présente alors une personne dont tout le monde dira « C’est le meilleur ! Il filmait quand Israël a bombardé l’antenne de télévision ! Il a deux frères dans leurs prisons ! Son oncle est mort en martyr ! ». Drôle de manière de choisir son caméraman… Ca en dit long sur notre société.
La journaliste, nièce du directeur du futur théâtre, est-elle moins là pour faire son travail que pour pouvoir passer les frontières et avoir l’occasion de revoir son père.
Comment est-il possible de faire du cinéma dans cette situation, quand tout ce qu’on attend d’un cinéaste est qu’il relaie l’Intifada, la martyrologie, et supporte le drame palestinien dans son ensemble ? Nous aimerions faire des comédies, des satires, mais c’est impossible avec cet état de faits. Alors j’ai voulu parler de cinéma, du cinéma Palestinien.
L’une des séquences d’Attente est très discutable : dans une manifestation, une femme demande une minute de silence pour les martyrs. Alors dans la salle obscur le silence se fait, et c’est un sentiment déplaisant de manipulation pour l’audience que d’être contraint à prendre part à cette minute de silence, potentiellement ménagée pour ceux qui se font exploser dans les lieux publics israéliens.
Une des choses que je voulais montrer dans un film palestinien hors de la Palestine, c’est les émotions des gens, de l’intérieur. C’est pourquoi je voulais que les spectateurs aussi restent silencieux, pour cette « minute de cinéma »… Si vous me demandez qui sont ces martyrs : jusqu’à présent ce sont ces milliers d’enfants, de femmes et d’hommes qui ont été tués, ceux qui sont morts à cause de l’occupation pendant toutes ces années, de multiples manières… Si les européens veulent continuer de voir les palestiniens uniquement au travers de ce petit nombre qui se fait sauter, je ne pense pas que ce soit très bon pour eux, pour leur propre humanité, comme individus partageant ce monde avec nous. Ils ne veulent pas prendre la vue d’ensemble, et ne voient qu’au travers du prisme médiatique. Ils sont d’une certaine manière occupés par les médias.
Propos recueillis au Festival de Venise 2005