A l’enfer des bibliothèques répond celui des cinémathèques. Les films de Kern, figure de proue du « cinéma de la transgression » y étaient jusqu’alors rangés. L’occasion de voir ces invisibles est trop belle pour que vous la ratiez.
Il est ardu le chemin de ceux qui, passant du cinéma à la photographie, densifient en une image unique l’alchimie temporelle qu’ils captaient à la volée. Kern est de ces transfuges et sa logique s’éclaire d’autant mieux que l’on prend connaissance de ses premiers travaux, et c’est une heureuse initiative du palais de Tokyo que de montrer ses courts métrages, difficilement visibles en France. On y retrouve beaucoup de ce qui fait la touche de Kern, sa facilité à faire de la lumière une puissance fictionnelle, avec deux bouts de ficelle, ou la simplicité crue de ses mises en scènes qui vont déboucher sur deux versants. D’un côté la besogne commerciale de plus ou moins bonne facture dont sa collaboration à des revues pornos type Hustler, à des clips (très chics : Sonic Youth, Breeders, Marilyn Manson...) et à des photos pour des magazines rocks ou fashion. De l’autre côté des recueils de photographies plus racées et composées.
A ce titre le dispositif simpliste de « Submit to me » est sans doute la clef de voûte d’un travail encore en cours : en 1987 Kern demande à une poignée d’amis de venir mettre en scène, face à la caméra, un de leur fantasme. Soit une dizaine de purs moments de trouble, arrachés aux images mentales de ses cobayes qui accumulent allégrement automutilations, travestissements, lacérations ou dérèglements plus doux dans le même mouvement onaniste. Vite tourné, entrelacé avec le carton « DEATHSEX », le film contient autant de bourgeons d’autofictions que de personnages, renvoyant dans les jupes de leurs mères nombre de nos télégéniques écrivaillons jetables, et laisse un instantané sociologiquement indispensable du ramassis de déjantés que fut le Lower East Side au milieu des années 80.
Plus loin la mise en scène se fera plus offensive, et le background social apparaîtra en ligne d’horizon. « Horoscope » subvertira le quotidien d’une sage secrétaire par l’entremise d’un Bacchus émergé de sa télévision comme d’une lampe magique, avec force fumée. Dans la série « Manhattan Love Suicides », les suicidés par amour le sont toujours aussi pour des raisons d’oppression clairement énoncées : déchirement amoureux d’un homo pauvre, fou d’un artiste peintre riche, marié et indifférent (« Stray Dogs »), rébellion gore contre l’ordre masculin des choses (« Woman At The Wheel »), cruauté de la différence et de la marginalité dans le pays du bien être et du culte du corps (« I Hate You Now »).
« Ce film est l’exercice de capitalisation d’une exploitation que certains pourraient trouver inutilement violente, sexiste et dégoûtante. C’est pourquoi nous nous en remettons à la discrétion et aux précautions du spectateur. Bien que notre seul dessein ne soit pas de choquer, insulter ou irriter, vous aurez été prévenus. »... Ainsi s’ouvre « Fingered », littéralement « doigtée », film en noir et blanc monté à la truelle qui reste le plus célèbre des films de Richard Kern à l’heure actuelle. Célébrité certes toute relative puisqu’elle ne s’étend pas beaucoup plus loin que le cercle des amateurs de John Waters, qui savent que ce dernier aime le projeter à ses rendez-vous, tard le soir, le considérant comme le fleuron de ce genre peu commun qu’est le « hillbilly-punk-art-porno movie »... Lydia Lunch, égérie no-wave et archétype historique d’un féminisme ultra sexué, s’y fait branler à pleines mains par un néo-barbare nihiliste à couilles lourdes et bottes en lézard. On est dans l’outrance assumée, prétendant surjouer jusqu’au bout certains déterminismes sociologiques. Et à prolonger d’une façon actuelle et brûlante les questions restées en suspens après la révolution sexuelle, par l’involution dans les rôles canoniques masculin-féminin. En fait rien moins qu’un petit bréviaire sadien en images. Car comme le divin Donatien, Kern et son modèle ont le noir dessein d’entériner dans les corps une philosophie un peu volatile, voir de la faire entrer bien profond...
C’est ce qu’affirmait le manifeste du « cinéma de la transgression » proposé par Nick Zed : la transgression de toutes les règles de l’art et du monde est le seul préalable possible à la libération des individus. On retrouve là un souvenir vivace de l’Actionisme dont on pourrait considérer que, par son rattachement aux mass-médias, Kern est l’un des vulgarisateurs et passeurs, ses films tenant souvent autant de la mise en scène que de la performance. Cette esthétique qui lui a permit de se faire un nom est maintenant partout, et aucune marque dans l’univers de la mode n’exclue de lifter son image avec un zest de sexe et de violence. Voyant exploité partout ce qu’il créait hier dans l’ombre, Kern s’en est détourné, et fait aujourd’hui le plus beau métier du monde, photographiant des jeunes filles dans le plus simple appareil. Un travail presque illégal.