Why ?, l’un de ces trop rares groupes qui, après un concert, vous enthousiasme au point de vous donner l’envie furieuse d’empoigner vos instruments et de rentrer chez vous faire de la musique, jouait au Point Ephémère ce soir là.
Un an auparavant, dans l’esquif de la Guinguette Pirate, nous étions si serrés contre la scène que Yoni Wolf, chanteur multi instrumentiste et gang leader de la formation, nous demandait prudemment de ne pas heurter son pied de micro pour ne pas lui casser les dents.
Yoni Wolf : on le retrouve sur des projets du label Anticon aussi variés que Hymmies Basement, CloudDead ou l’excellent et trop rare Ep de son frère Josiah. Cette dispersion fondatrice on la trouve peut-être expliquée dans les lignes de Cold Lunch sur Oaklandsoulasylum lorsqu’il écrit :
I always wanted to be the voice of the street
But my father was a Rabbi and mother made beats
I mean... books,
And the kids from the streets always gave me dirty looks...
Littéralement : Je voulais être la voix de la rue, mais mon père était rabbin. Ma mère faisait des beat... je veux dire des bouquins ; les enfants de la rue me jetaient des regards mauvais...
Le show de la Guinguette, enthousiasmant, nous avait
fait paradoxalement craindre que sa subtile alchimie ne perdurerait pas. Comment marcher longtemps sur la corde d’un crossover qui court de la pop de la meilleure tenue au spoken-word, du hip-hop de pointe aux meilleures réminiscences folk sans s’épuiser en fulgurances ?
Retour au point éphémère. Josiah ce soir est là, difficile de ne pas le remarquer, car si la formation est à géométrie variable elle semble avoir trouvé dans la réunion des deux frères Wolf un point d’équilibre passionnant : le don de Josiah à la batterie fait demander au plus jubilant des amateurs de métal combien de temps ce type acharné peut frapper ses fûts, avec une hargne mêlée de grâce, et ne pas dangereusement menacer sa santé...
Peut être cela n’a rien à voir avec la fraternité mais le flow de Yoni se pose judicieusement sur le labyrinthe rythmique de Josiah ; une manière mi chantée mi rapée avec une réelle étendue de registre.
Cils d’éléphants ?
Elephant Eyelash arrive dans les bacs quelques semaines après ce rendez-vous étonnant, on se rue évidemment dessus et on l’écoute avidement.
Il y a toujours une petite pointe de déception à la première écoute des disques de Why ? Si le songwritting y reste toujours brillant, les albums donnent l’impression implacable de cages dorées enfermant des chansons taillées pour la vie en liberté. La dynamique s’y trouve apaisée, la ligne plus claire et les intentions plus explicites. Leur meilleur enregistrement demeure d’ailleurs à ce jour le rare Almost Live From Anna’s Cabin.
Néanmoins, même amputé de l’improvisation, les chansons sont belles, et bien là. On choisit tout de suite ses favorites, réécoutant en boucle Fall Saddles avec son orgue qui joue les cuivres profonds avant de s’électriser, la courbe mineure et désenchantée de Waterfall qui vibre d’une manière tellurique quand, au refrain adipeux il s’énonce qu’un visage n’oublie jamais une larme, comme une coulure d’acide sur l’échine...
Puis à mesure des écoutes successives on apprend à aimer le rock plus classique de Whisper Into the Other ou la ballade malade qu’est Act Five, et on s’impatiente déjà d’entendre l’interprétation que Why ? en livrera lors de son prochain passage à Paris quand enfin l’album se clôt sur les applaudissements live de Light Leaves.