Une jeune production, Autour de Minuit, et le réalisateur Hendrick Dussolier, donnent avec leur premier court-métrage Obras une leçon sur l’art de faire chanter les machines.
Dans la nuit, une mosaïque de fenêtres dévoile à mesure qu’on s’en approche les espaces intimes à l’intérieur d’une tour, puis d’une seconde, et enfin d’un grand ensemble immobilier. Déluge vertical qui vient finir sa course dans une chambre de jeune fille, caresser d’un mouvement son mannequin de confection Stockman, avant de s’élancer de nouveau par une fenêtre pour découvrir un gigantesque chantier. Des pelleteuses démesurées arasent les décombres d’un quartier qui semble s’étendre en ruines au lointain. Affaissements, écrasements, saccage.
Retour dans la pièce au mannequin, quittée un instant plus tôt. Il n’en reste que vestige de parquets et lambeaux de murs. Dehors les machines poursuivent leur ouvrage dont s’élèvent d’immenses volutes sombres aux allures de maléfice. L’aplanissement achevé, de nouveaux édifices s’érigent rapidement. Tandis que les ouvriers s’affairent, un nouveau sortilège a pris possession des lieux et, au fur et à mesure que les échafaudages s’élèvent, des projections sombres les recouvrent avant de se stabiliser dans l’aspect définitif du béton armé.
Mélancolie finale, on vit de nouveau dans ce quartier, la même jeune femme s’attarde à sa fenêtre comme si rien n’avait changé, que rien n’était plus là.
L’ouvrage
La réflexion de le Corbusier sur le logement comme "machine à habiter", si elle se superpose sans peine à la vision d’effroi qui irradie des milliers de vues prises à Barcelone par Hendrick Dussolier, trouve un second écho dans sa réalisation.
A l’heure du tout numérique il n’a jamais été aussi facile d’animer des images, mais la majorité d’une production pléthorique relève du quelconque, basée sur une narration formatée, ligne claire et chute finale, ou au contraire vaniteuse, tortueuse et au mieux absconse.
La machine à habiter aujourd’hui, c’est l’ordinateur. En cela le cinéma numérique recoupe la problématique des musiques électroniques et leur déficit de combustible. Comment ne pas noter que la vidéo emprunte à la musique le terme composition pour décrire l’action de cheviller entre elles plusieurs images, de court-circuiter la réalité ? L’être le plus rare est le bon compositeur.
De même que la composition est une science de l’agencement, la pratique du compositing ne peut se suffire d’être un tour de passe-passe, elle doit trouver sa visée en dehors du simple geste technique pour parvenir à maturité. « Obras » est un jalon de toute beauté dans cette progression.
D’abord par son achèvement plastique, avec cette idée toute simple et lo-tech d’avoir fait s’élever des ruines de très étranges volutes d’encre qui reviennent plus tard dripper les nouveaux habitats, un collage expressionniste et émouvant.
Par son aboutissement technique également, fruit de la patience du collectif No Brain.
Par la convergence enfin de ces qualités, vers la matière poétique d’un Baudelairien cœur d’une ville qui change plus vite que celui des mortels, un requiem sans autre afféterie que le triste mouvement qu’il découvre.
Obras
de Hendrick Dussolier,
12 min, France 2004